- aux frontières du Sabbat

Paterne du désordre

Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos,
pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.
Je vous le dis : vous portez encore un chaos en vous.

C'est pas moi qui l'affirme. Il s'agit même d'un principe scientifique : tout est question de désordre. Même que, fondamental, le principe. Le désordre partout, toujours plus de désordre. L'entropie se gave, c'est la plus grande banque du monde !
A chaque pensée, chaque geste, idée, action, même pire, inaction!, vacuité!, elle prend son dû. Le petit pourcentage de chaos est la taxe la mieux recouvrée du coin.


Mais, la loi et l'ordre ? Pteu !
Inventions anarchistes, délires de pochtrons, sont des bulles géniales où concentrer l'énergie du chaos. Façon big bang. Au jour suivant, tout de relents festifs, de renvois mal aiguillés et indomptables xylocéphalées, on retrouve ce furoncle de loi, beurp, et d'ordre, prout, qu'il faut percer s'il n'éclate pas. Alors pan!, double dose de désordre, infection chaotique, septicémie systémique, tout pire, tout plus grave encore qu'à l'origine.

Et l'homme, me direz-vous ?
L'homme, pauvre bête, n'est qu'un réceptacle de plus à cet usage. Façonné avec soin et rigueur par de braves ouvriers -si, si, des comme on imagine, salopette de coton grossier bleu délavée, mains épaisses, regard plissé et clope au bec- il est dédié tout entier à la cause. Au désordre.
Sous des apprêts parfois séduisants, la machinerie de grourg blop glorologlorolo que chacun peu identifier en y collant l'oreille travaille temps plein soir et week-end, à pondre carcinomes, gas, tissus gras et tumeurs... Un festival quotidien d'oncologie et autres joyeusetés. A coup d'apoptoses et de macrophages l'ensemble semble subsister un instant. Se maintien brièvement en suspension près l'idéale fesse de bébé lisse et rose, puis penche glisse plonge et bientôt se fracasse plus bas que terre.


Mieux encore, ce temple des processus vitaux se distingue par les idées.
Les idées, ah ! Sheitan nous en garde !
Essayez voir de penser. Tous, nous savons de quoi il retourne. D'évidence, même si le nions un peu, il n'y a pas plus affligeant et désordonné que l'idée humaine.
Le désordre partout. Ah!, capharnaüm à tous les étages, festival d'inordination, grand chambardement. Admirons quel pinacle la pensée humaine atteint à travers cette sélection appliquée des plus fins esprits de notre temps :


Arrivé à ce point de la lecture, mollement convaincu, faîtes moi le plaisir de déranger votre chambre!, votre vie!, ouvrez toutes fenêtres aux fougueux courants d'air.
Faîtes sauter les tiroirs.
Dérangez les classeurs.
Mettez le linge sale dans un coffre fort. A la machine, l'argent !

Bon sang, qu'on se sent mieux, déjà...
Dans le chaos enfin assumé de ta vie, assieds-toi, camarade.
Rien ne vaut la peine de rien, alors restons là, tu veux. Prends un verre du meilleurs, du plus fort, et vois comme ta vie ne vaut la peine, ne l'a jamais valu.

Demain au réveil, mon ami, pas de réveil !
Mon poing sur la gueule la machine bruyante, écrase encore un songe à la santé du tord boyau qui vient, qu'attendra au bord du lit s'il est plus temps, va et ronfle.

Tout est question de désordre, et cependant.
Je tiens personnellement à jour la liste des ouat'mille désordres qui m'accaparent, classés par ordre alphanumérique.
Du cycle de nos chaos un schéma global émerge. La matrice du désordre est là, cachée au cœur du foutoir. Ton chaos, mon chaos. Essayons encore. Mon chaos, ton chaos. Chacun par sa paterne isolé gagnerait à syntoniser avec autrui. A l'internationale des désordres, au club des désorganisés, au merdier qui j'en suis certain dominera sans partage, mesdames, messieurs, je lève mon verre.
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Mais tout n'est que désordre, mon bon. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l'histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. Ça à toujours été comme ça. Pourquoi voulez-vous y mettre de l'ordre ? Quel ordre ? Que cherchez-vous ? Il n'y a pas de vérité. Il n'y a que l'action, l'action qui obéit à un million de mobiles différents, l'action éphémère, l'action qui subit toutes les contingences possibles et imaginables, l'action antagoniste. La vie. La vie c'est le crime, le vol, la jalousie, la faim, la mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres.

Les ongles poussent

les ongles poussent les cheveux grandissent
c'est à ça et plein d'autres petits signes qu'on peut dire, tiens, 
il passe, il passe, il n'arrête pas de passer cependant on retourne à des choses et d'autres mais ça n'empêche pas 

alors par exemple un jour tu te décides à couper un ou deux ongles et décidément tu vois comme ils sautent et retombent au claquement de l'outil et voilà, ça fait des jours, des semaines, des mois, qu'on est là sur la mer, qu'on se connaît, qu'on boit, qu'on se prive, qu'on grandit en s'enrichissant et en s'appauvrissant, mais c'est toujours le même corps et les même désirs, mais c'est toujours la même ville saison après saison, quel que soit le continent, la même femme, le même homme cependant demain ce sera encore lundi, comme tous les jours, comme tous les lundi, il prend son temps pour passer le con, et 
si tu voudrais, en courant un peu, à peine beaucoup, 
on se rattraperait et ce serait tous les instants d'éternité qu'il faut, 
pas un de plus, pas un de moins, juste ceux là et pas les autres, tu vois ?

donc bref, un jour, un signal, un autre jour non, comme les vagues, comme la pluie, tout varie un jour toujours varie toujours. il reste les ongles, les idées, il ne reste plus ni ongle, ni idée. 
juste le temps. 
juste le temps...

L’œil, la main, la bouche

si tu as des mots à dire, il faudrait me les dire maintenant, tout de suite
mais si tu ne veux pas me les dire maintenant, tout de suite
tu pourras me les dire plus tard, une autre fois

et puis si tu as des mots à lire, il faudrait me les montrer maintenant, tout de suite
mais aussi tu pourras me les montrer un autre moment, plus tard

en fait tu peux tout aussi bien être, que disparaître
tout en restant présente, et insupportablement distante
il y a un atlantique de nouveau, pour assurer la séparation
plus la cordillère des Andes, n'en parlons même pas
plus l'équateur...

je t'imagine au pied de l'immeuble
ici même, à Antofagasta, cherchant à me voir
mais tu n'es pas au pied de l'immeuble, tu n'en as même pas l'adresse
alors je serre cet oreiller, comme je t'ai serrée, comme je t'aurais serrée si j'avais pu encore
et repense au contact de nos peaux et la préhension de mes mains sur ton corps
puis convoque l'imaginaire et décide que oui, tu es là au pied de l'immeuble cherchant à me voir, et moi oui je peux te voir, d'ailleurs je te vois, il n'y a pas besoin d'immeuble pour utiliser son œil
il suffit d'être un peu, et de vouloir beaucoup

ainsi continue mon délire très loin de cette réserve un peu froide qu'il faut, qu'il faudrait?, de la méfiance des hommes qui restera après que tout le monde aura disparu, la méfiance tout elle, rien qu'elle, et l'absence, saloperie incurable.

Travail dur frontière cruelle épreuve

On aime le symbole dans cette caverne.
Le symbole, vous savez, ce truc fumeux qui reste à l'homme quand, ayant gardé ses chaussettes, glisse son caleçon jusqu'aux chevilles.
Aussi c'est avec un soin bien particulier qu'il convint de choisir la date de cette frontière. Eurêka! criait Tintin au pays du soleil, ayant découvert martingale, date et heure parfaites pour sa mise à mort.
Eurêka, alors.
Cette annonce était sur un bout de journal qu'allait pour jeter le captain - hublot ouvert, pogne fermée sur le précieux papelard. Et la pogne approche, et le vide menace, chaque instant plus proche, quelle angoisse!, cette annonce, qu'en sera-t-il ?, ne conviendrait-il pas de laisser filer, continuer en vol ? Zut !...Trop tard !
Envolé le papier il fallut sauter, toute une affaire, ça, la chute, les bleus, et tout ce vide qu'on a laissé grandir partout autour, vaste comme un monde.

Sur le papier enfin, grammage bien particulier, texture peu commune, brûlant au toucher : eurêka.
Il est marqué : travail, 1er juillet, expatriation. Pas autre chose, pas autrement. En filigrane, peut-être, ou à l'encre sympathique ?
Alors gorge bien serrée, tout symbole bu, caleçon remonté sur le pubis, ce fut une drôle de cérémonie de remballage. Faire une autre valise, ultime valise. Un dernier ménage, ah, si seulement. Puis filer. Filer, tudieu, c'est pas comme si on savait pas faire ! 

Voilà qu'un mardi matin, ce fut aussi mon tour.
J'embarquais la veille dans un avion aussi exténué que moi, la caboche bien douloureuse d'une cérémonie copieusement arrosée. Mon cerveau branché directement aux commandes aurait certainement viré plein pot, demi tour et full throttle.

Un poing serré au bide,
une larme à la commissure des paupières,
j'avais dansé du matin au départ, bien trop longuement, au milieu des vestiges de mon ancienne vie. Oubliant soigneusement ici et là l'essentiel, je n'en rassemblais que les fragments les plus absurdes dans d'inutiles sacs de voyage.
Puis, charriant cette peau morte commençais la migration à reculons. Chaque instant plus loin de Paris. Malgré mes désespoirs l'avion, puis le rasoir, puis le réveil, puis le train me rendirent, glabre et désenchanté, dans un lieu propice au changement d'asymptote.

Il y avait là des tables des chaises des gens et on m'accueillit, bonjour bonjour.
Quelques uns parmi les cent, ça ne m'a pas échappé, chantonnaient une marche funèbre mezzo voce. L'un deux m'a même offert un petit cercueil où ranger les clefs de ma quête absurde, de vieux lambeaux de sabbat et le petit noyau de vacance gardé, sucé, mâchouillé jusqu'à la trame depuis deux ans...

Me voilà au travail.
Au travail. Attention!, j’ai pensé. On peut s'attendre à plein d'épreuves. Surtout le premier jour.
L'un laissera distraitement la porte de sortie ouverte, grinçant très tendrement, aguicheuse en diable, alors que le chant monotone de la photocopieuse, va, vient, semble dire pars-va-t'en, pars-va-t'en, pars-va-t'en !!! Il ne faut pas craquer. Tenir, stoïque, le document aussi inintéressant soit-il, bien droit devant et au niveau des yeux.

Je parvenais ainsi à la fin de matinée sans trop d'encombre.
Alors midi survint. Soleil ardent, chant des cigales, table en plastique et quatre chaises.
La première épreuve prit la forme d'un déjeuner entre collègues. Satanées ordures ! Dès le premier jour, l'épreuve la plus effroyable, amenée avec gentillesse – "on va déjeuner, tu viens ?"...

Nous voilà dans la petite voiture de Guillaume, roulant viril et heureux de ses excès, enchanté d'aller nous soumettre aux expériences sadiques d'un dangereux cuisinier. Bientôt nous sommes, quatre et la table en plastique qui font cinq, près d'un vil rond point, indispensable accessoire du village de Provence. 
C'est un restaurant vietnamien dont le même collègue est fier de réciter le menu par cœur. Pour sa part Fabien a choisi des nems, mais bave par anticipation sur les plats des uns et des autres - "Tu vas manger tout ton riz ?" - parce que moi, j'ai un de ces appétit,
ajoute-t-il, et bla bla bla,
et ceci et cela, le voilà lancé en mode parfaitement grossier, jamais finaud, sur le sujet passionnant des valeurs comparées du logement de l'un, de la voiture de l'autre, mettant chaque fois en exergue le défaut le plus criant, le travers le plus pathétique.
Guillaume pour sa part restait enrayé sur le même sujet, toujours vantant grassement sa conduite sèche et sportive (d'autres plus censés diraient violente et dangereuse). Tous opinaient comme des chiens de plage arrière.

Chacun glosa aussi à loisir son ignorance de la cuisine vietnamienne, félicitant le chef obséquieux sans prêter attention aux jappements et miaulements désespérés qui nous parvenaient des cuisines. Aucun doute possible, il s'agit bien là d'une brochette de champions.
Hors catégorie, parmi les plus dangereux, à éviter  tout prix, ne jamais affronter, surtout pas en meute !

Pitié. Parlons d'alcool, de bricolage, de centre commercial, de n'importe quoi pourvu que cela reste impersonnel et apolitique !
Très raide sur ma chaise, je pensais l'échappée, imaginait à toute blinde telle et telle combine dialectique, prévoyant le coup bas, préparant l'esquive. Avec pareils pervers on est jamais à l’abris, l’un d’eux pourrait s’intéresser à moi, remarquer mon air tendu, mes yeux révulsés, tenter une question ouverte ? Je tâche d‘imaginer le mantras qui annihilerait ce présent, arracherait visages et membres, éclairerait de bonté l'abyme qui s’ouvre au centre de la table ?
"Omni padme padme um ?" - quoi, kestudis ? rétorque Marlen. Oups, rien, rien. C'est sans effet.

Enfin, au moment où je n'y croyais plus, concluant sur une mauvaise parole et moult coups d’œil en diagonale vers l'horloge, l'épreuve pris fin. Chacun secoua les scories de ce premier round, évaluant les coups portés aux vêtements, léchant les gencives blessées.

Je suis la souris de laboratoire.
Électrocuté par les impulsions qu'envoie le biologiste, je pêcherais volontiers dans la soupe de quoi faire cesser le supplice. Aussi lorsque la grille de cette cage disparaît enfin, je file avec joie m’engouffrer dans la même bagnole moche conduite par ce lamentable pilote. Alors Fabien, pensant que personne ne le voit, se saisit rapidement et gobe les mauvais nougats que j'avais repoussé au coin de mon assiette...

Premier jour.
Nouveau boulot.
Vivement la quille.

La nuit des deux nigauds

L'action n'est rien.
L'action n'est que la suite du cheminement de la pensée.
A la fois conséquence, et sanction de l'idée.

Le geste qui nous condamne n'y peut mais – il n'est que suite irrémédiable de la pensée. La pensée qui par oh et par ah, un jour nous a trahi. Un jour, un trois fois rien, un peut-être, devient la main qui touche, la main qui prend, le geste qu'on sanctionnera.

L'esprit prévoyant, par l'histoire échaudé, met en place des trésors de rêve et d'imagination pour s'entraîner au cheminement des actes, travailler les scénarios du réel. Mais à la fin, toujours la fin !, un réveil sonne, et voilà qu'il faut reprendre le réel, bras le corps et pleine gueule, comme fait la mer sur le marin un instant distrait.

Quand je l'exprime ici, l'action a déjà eu lieu.
C'est ici le temps du cheminement d'aval, la suite des pensées... L'action a eu lieu un mercredi soir de septembre, nuit tiède et riche, tant pour les voisins qui invariablement matèrent, que pour nos deux lurons, qu'étaient pas en reste d'agir et voir, et boire et jouir.


Vient maintenant le temps de l'expression.
Dans ce présent relatif, un dimanche en l'occurrence, je viens à la porte de la nigaude.
Ah ! la porte...
Ah !, la nigaude...
Dans mes bras, un poulet sacrifié du midi, jaune du Périgord, croustillant de la cuisson et parfumé de tous délices. Comme le voisin m'a facilité l'accès, j'apparais par surprise, et ce n'est que la première.
Puis comme elle présente et tend sa bouche pour une étreinte entre amants, je m'écarte un petit peu ; établis la tension, l'état de guerre latente. Embrassez-vous, quand même, acteurs de fable ! Ils s'embrassent, quand même. Mais la guerre sourdre et sourdra désormais, ya pas de raison.

Sourire, ah, oh.
Bonsoir, hihi.
Les amants sont complices, avant d'être ennemis. Ils s'aiment d'amanterie, avant de se haïr comme pairs de l'humanité divagante ! Souhaitant sortir de ces phrases monocordes, je tente établir le contexte d'un dialogue.
- Fait frais, hein ? Faisait plus chaud ce matin.
Et tout à trac :
- J'imagine qu'étant enfin réunis, nous voilà prêts pour une bonne discussion, oui ?
Ses yeux, déjà révulsés par le refus de baiser originel, partent comme des rouleaux de machine à sous, tournant encore et encore dans leurs orbites. Comme les signes du gain potentiel se succèdent dans chaque fenêtre oculaire - effroi, stupeur, abandon, désolation, ataraxie - j'hésite à lui tordre l'oreille gauche pour arrêter le mouvement et encaisser mon dû.
- Quelle discussion, de quoi discussion, pourquoi discussion ? Essaye-t-elle
Une phrase me vient alors, autrement plus chaotique et maladroite que ce que prétend la transcription qui suit. Pas très adroite pour autant, c'est cependant elle qui suit dans ce texte, dans cette vérité écrite qui vaut doublement, par sa nature écrite d'une part, par l’épellation du mot « vérité » qui d'autre part et de toute part s'échappe alors que les signes remplissent la page.
- Eh bien, j'imagine qu'on pourrait parler de nos actes. Actes délicieux de mercredi dernier. Parler d'eux en rapport avec ta proposition de nous unir pour voir, de nous lier un instant pour savoir, sinon ce qui nous unit de fait, du moins ce que notre union peut être et devenir réellement
Tournent les yeux, encore, encore, et stupeur, toujours 
- Comment que, pourquoi, est-ce que, tu veux dire ?
J'y reviens. Pour vous. Pour elle. Pour nous tous.
Reprends l'énoncé de ma vérité, celle vécue avant qu'écrite. Mon souvenir du samedi précédent. Car avant d'être ce dimanche là, qu'on appellera D+7 par commodité, par faiblesse, par penchant symboliste, c'était un beau samedi 's moins un' (S-1), huit jours plus tôt...
Ce samedi là, elle m'a dit, et c'est forcément vrai puisque c'est écrit, et plus vrai encore par ce que confère l'accent sincère et le soin porté à la formulation (formulation qu'on aura relevé en pensant, ah, mais il joue du verbe comme un vrai petit gars ce saligaud, c'est l'épate), elle m'a déclaré, ce S-1, qu'elle consentait à l'amour physique entre nous.
« J'ai envie d'amour physique entre nous » n'est pas la formule qu'elle employa alors, certes non, ni un « je veux » direct et cristallin, mais une formule assez belle et joliment directe, qu'on me pardonnera de ne savoir transcrire ni sublimer, notant au passage que l'expression de mon propos ne souffre par semblable distorsion, ou tout le moins qu'il y a inégalité face à la transcription.
Ainsi elle voulait, car enfin nous voulions, et chaque fois un peu plus, en dépit de la ligne rouge qu'on avait pris soin de tracer, rare précaution, juste au dessus du pubis. Car le désir n'est pas en cela semblable à la lumière du jour. Il se cumule et, day in day off, sa quantification si elle était possible irait asymptotique ascendante, et sa convertibilité au dollar US ferait de nous des hommes riches - ou un homme et une femme riches, dans le cas du statut toujours plus commun ces jours-ci de la stricte séparation des biens.

Concernant les meubles meublants acquis à compter de ce jour, les meubles acquis par les partenaires ensemble ou séparément seront soumis aux règles de l’indivision dans les proportions suivantes : pour elle à proportion du pourcentage payé sur les meubles ou à défaut de la moitié ; pour lui à proportion du pourcentage payé sur les meubles ou à défaut de la moitié.

Alors dans mon entendement, je recevais ce 'S moins un' là son aveu que le désir est plus fort, plus fort le désir que l'ensemble des principes qui devait la préserver de moi, patachon assumé, exalté et revendiqué. T'es sûre oui, j'ai dit ? Oui. C'était oui.
Ce samedi là, malgré ses principes de monogamie et histoires de long terme, absolue fidélité et bijection totale des êtres -toutes notions qu'elle porte bien haut et devant comme presque lisible dans son regard, sur son visage-, ce samedi là, plus de malgré, plus de principe. Nos titillements et autres incursions de proximité, la langue, l’œil, la main, le genou, tous coupables !, tous acquités !, avaient eu raison de toute prudence, de tout principe.


Le dimanche nous nous revîmes.
C'était dimanche 'D zéro' de son vrai nom, le dimanche charnière, origine de notre référentiel narratif. Alors je lui dis « oui », pas uniquement parce qu'un 'non' semblait malvenu à l'origine du repère, mais « oui », carrément, étant partant pour la botte et vaille que vaille, advienne que pourra. Parce que je crois au principe de réalité, aussi, qui gouverne tout, que l'idée n'est rien qu'un sot qui tourne autour d'un puits du monde advenu, sec et stérile à jamais.

Le lundi suivant, 'L plus un', nous nous croisons à nouveau.
Décidément, ces deux là sont à la colle, finira par penser le lecteur attentif. Pas un jour sans que. Mais tout est question de volume, car je tairais l'horaire de la rencontre et le planning des heures, plus nombreuses chaque jour, qui précèdent et succèdent à l'instant présent.
Me voyant la voir, la voyant me voir, on se vit, on se parla. Elle me dit, comme pour rappel, comme par remords, que dans sa conception à elle, l'homme la femme c'est un et un, deux parfois, mais jamais plus. Rappel à sa règle, exception dans l'espace que nous avons convenu d'ouvrir d'un tango ivre le jour 'S moins un'.
C'est ce que je comprenais alors.
C'est notre erreur à tous, de penser comprendre alors ! Comprendre alors que la compréhension de la pensée reste une éternelle utopie. Car de fait la pensée passe comme le cours du temps, ne laissant ça et là que quelques grains de sablonneux qu'on prend, qu'on analyse, pour mémoire, pour compréhension. Vanité ultime ! Des grains ! Ce ne sont que des grains !

Voilà pour les idées. Au plus pressés d'entre les lecteurs elles auront déjà brisé les pattes, fermé les yeux. S'ils me connaissent ils penseront diable, ce qu'il cause ! Jamais n'agit ! Cependant l'idée, à petites touches et grosses bévues, l'air de pas y toucher : avait déjà édifié l'action.

Puis enfin, ce fut mercredi.
Mercredi. Ce 'M plus trois' que certains lecteurs de nouvelles coquines aiment voir décrit avec force détails, et bruits, et couleurs.
L'un appelant l'autre, ces lecteurs n'auront le plus souvent lu que quelques nouvelles de cette acabit avant de verser dans le visionnage de films à caractère pornographique. Puis, suivant cette logique irréversible du mieux disant, la somme de leur fantasmes et frustrations sexuels ira croissante, malgré quelques dents de scie.
Fantasme et frustration, je précise, qu'il convient de mettre en regard de coïts sinon rares, au moins décevants, dans l'ensemble. Et, ne négligeant toujours aucun détail, scie de qualité variable, selon qu'on aura visé à l'achat un objet pérenne et fonctionnel, ou choisit avec empressement vil prix et dent grossière dans quelque mauvais gourbi.
Précisions utiles, car dans la réalité qui nous a été refourgué, qu'on assumera faute de mieux, la femme ni l'homme ne sont comme à l'écran ou sur les images glacées des magazines. Les oh, les ah, viennent moins scandés. On crie moins, on crie peu. Et ce déguisement d'écolière tombe vilain, ce petit bouton vient mal au regard, la lumière n'accroche pas pareil, vous trouvez pas ? Même que à la fin le monsieur à la télé secouait sa verge, envoyant partout de longs jets de sperme en grognant, et ça, rien que de penser au ménage, j'ai jamais osé.

La pornographie, répétons-le, dévoie gravement la sexualité des jeunes qui s'imaginent en visionnant des films que ces pratiques et ces postures constituent les figures imposées de l'étreinte amoureuse, tout comme d'ailleurs le roman dévoie gravement leur vie sentimentale en leur faisant accroire que le romantisme est le secret de la relation amoureuse alors que celle-ci commence en réalité comme nous le savons tous par une bonne fellation et se termine par une sodomie brutale suivie d'une éjaculation faciale.

Pour donner un cadre à ce 'M plus 3' j'avais préparé un petit frichti. Lancé des œufs dans la crème fleurette, salé, poivré, muscadé. Enfourné et laissé prendre. Préparé une crème fouettée à la vanille afin de jeter un voile pudique sur les babas au rhum qui attendaient pas loin. Collé une salade sur le bord de l'assiette, vite fait, bien fait, meilleur effet.
Le vin, aussi, et la bonne tiédeur de l'air, tout était de bonne intention. A ceci près, que chacun et tous les éléments du repas furent un peu ratés. Qui par la cuisson, qui la température, ou la préparation, était-ce un cadre prémonitoire ?
Non. Ce n'était pas un cadre prémonitoire.
Pas plus qu'un autre, ce cadre n'avait d'intentions, sinon neutres. Il venait, comme tous ses pareils, avec vocation agréable, courtoise discrétion.
Enfin... Presque agréable. Presque courtoise.

Inutile d'ailleurs de se perdre dans le cadre car, avant même d'avoir lancé les plats, nous étions l'un sur l'autre. Qui bascula d'abord, le cadre, l'homme, la femme ?
Avant de toucher le sol mes doigts déjà fouillaient son sexe, ses deux mains étaient dans mon pantalon. Improbable imbrication des bras. Comme j'enlevais son jean, elle déboutonna ma chemise. Bouche contre bouche, en une étanchéité sans appel. Puis tout dans l'ordre. Les chaussettes en dernier. Son soutien gorge, d'une main preste. Je mordillais ses seins, alors qu'elle penchait sans détour vers ma verge déjà bien empoignée.
Nous voilà nus. Les gens font ça.
Bientôt c'était là, puis ce fut ailleurs...
Guidée l'intromission, j'avançais contre les flots de cyprine, nous enfonçant jusqu'à la garde dans le délice soyeux. La salle de bain, le canapé, au lit, partout nous fuckame avec science, soin et passion. Sa main accompagnant mes couilles comme un nid tiède, de son sexe j'écartais les lèvres et envoyait dix doigts explorer tout autour, à la recherche de ce cher inconnu.
Trépignation de machines humaines, de la bête à deux dos, applaudissements nourris de voisins excités, le lit tourne au milieu de la chambre, me demandez pas comment, ça je ne l'ai jamais compris.

Partout baisâmes. Bientôt mangeâmes.
Puis remîmes sur la table l'ouvrage.
Ensuite c'était moi, non, elle, qui par dessus, sens dessous. Un instantané cérébral rapporté par le nerf optique témoigne d'un haut fait d'escalade. Par la voie la plus abrupte, mes mains sur ses fesses contribuant au centrage, ma bite était bien là mais rendue invisible, tout au fond cachée.
Chacun rapportera vraisemblablement une version distincte, ne serait-ce que par le point de vue, souvent contre-plongé pour l'un quand l'autre savoure le vertige. Plus rarement égal, horizontal. L'usage du miroir à côté du lit permettant à l'occasion d'accorder les versions et joindre les regards, car celui-là n'en perd jamais une miette. Mais version pour version, sans débat, sans polémique, il semble qu'on s'entendait à penser la même chose. C'était bon, bon.
Alors dans l'action délicieuse nous consommions l'erreur: c'était la nuit des deux nigauds...


Flash forward. Revoilà le dimanche 'D plus 7'.
L'instant présent... Vous y êtes ?
A ce moment où ses yeux tournent encore, fous dans les orbites ; alors ma phrase continue, fillasse, et meurt. Je comprends qu'on a pas seulement lu des histoires dissonantes. Nous nous sommes bien égarés. Bien bien égarés. Bien mieux, bien pire !
Elle est là, nous sommes dans l'entrée. Je la tiens au bras. Non, déjà un peu de temps a passé, alors nous sommes au salon, deux verres, quatre yeux, beaucoup à dire. Beaucoup à démêler. D'où vient le désarroi ? Le désarroi est partout, toujours, à tout instant. Il fixe sur nos âmes par les aspérités de la colonne, prend sur nous et va ascendant toujours, doué de martingale.
Voilà, ce 'D plus 7', un homme, une femme, un désarroi et deux verres de martini rosso.

Je dis : tu voulais bien qu'on couche ensemble, pour voir, pour confronter à tes idées le réel ?

Elle dit : mais lundi, tu m'as bien dit que, de monogamer, tu acceptes ?

Je lui dis : non, tu rigoles ? J'ai dit oui, mais non. Oui ce jour, pour la requête antérieure, pas agréé à ton système, un jour suivant, non !

Comme deux nigauds se découvrent, comme la scène alors est belle vu du parterre, et comme il était mauvais ce rôle de traître. Violeur de l'idée. Corrupteur de la pensée. Même le poulet alors avait un goût de, je ne sais pas. Quelque chose de lourd et amer, qui serait pas mal passé avec un vin capiteux du sud ouest. Le plat est pesant. L'air, lourd également...

A-t-elle vraiment pensé que je renierais mes cent milles désirs, l'urgence permanente des ailleurs, la tension des autres femmes, des autres sexes ?
Ai-je pu croire qu'elle reniait tout pour rien, pour voir, pour la blague ?
Et le poulet, que pensait le poulet en venant là, en se rendant complice du tout. N'est-il pas un peu la cause, à sa manière, avec sa ficelle idiote sur ses cuisses sans pattes et son corps sans tête ?

Poulet, ordure !!!
Idées, couillonnes !!!
Nigauds, nigauds !!!
Idiot, idiote !!!

Ça pour l'action, la baise, ça a été tout de suite : oui !
Mais l'enfant en gestation de vos idées, l'idée de vos actes ? Car le héros de cette histoire c'est bien ce choix non assumé, partout en filigrane. Ce nœud que vous ferez, monsieur, à votre verge, cette soudure qui vous condamnera, madame, à la pensée éternellement vierge.
Alors nos nigauds mangeront le poulet, en se souriant l'un l'autre, benoîtement. Tu me passes le sel ?
Il n'y aura plus d'idée préalable, que l'idée du présent, bien noyée dans le réel ; plus d'idée postérieure, que celle du menu au prochain repas.


Dans ce monde advenu, l'action est tout. Le marin trempé, mais bien réveillé, descend au carré se préparer un viandox brûlant. Et le poulet, et le bateau ? Continuent de refroidir dans l'assiette. Filent et disparaissent à l'horizon...