- aux frontières du Sabbat

Affichage des articles dont le libellé est avion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est avion. Afficher tous les articles

Eructation épistolaire

D'abord tu seras contente d'apprendre que j'ai cessé de jurer comme un patachon, à tout va. La fréquentation des mineurs, même néo-pubères, t'oblige à rien, mais tout de même. 
Lorsqu'il est entendu, l'impact du mot n'est jamais nul, il provoque une réaction en chaîne d'autant plus redoutable qu'elle est souterraine. Comme une étoile vibrante. Alors on retrouve des perturbations du champs magnétique, jusqu'au dedans de l'adulte, des siècles plus tard. 

Dans la pratique, en revanche, l'onanisme compulsif reste de vigueur. Différents diagnostics confirment qu'il s'agit d'un biais inaliénable. C'est ça, ou l'amputation, a lâché le toubib en s'arrosant de gel hydro-alcoolique après un rapide tâté. De fait, il y a encore deux minutes je me régalais du frottement de cette nouvelle étoffe sur mes gonades, au rythme de la marche. 
C'est une coupe droite, de la came turque qu'on touche au bazaar, côté Zoravar Andranik, en promo à 7000 balles. Le super 120's vient délicatement secouer mes bolloches. Je m'oublie au sursaut lascif de ma mémoire… 

A notre dernière rencontre tu portais une salopette. 
A moins que ça n'ait été une jupe. 
Une nippe quelconque, en fait, recouvrant mal cette fraîche nudité qui transpire, qu'on devine à chaque souffle. Obnubilé par l'absence d'étoffe, adoptant la fermeté implacable de cette vilaine logique, j'ai pensé alors te repousser dans le hall dont tu sortais. Puis t'épingler là, contre le mur, avec des convulsions d'épileptique. 
On a déambulé dans les rues Paris. J'avais des picotements dans les doigts.   

Hotel Los Angeles

Miraculé de la loi sur le ridicule qui ne tue plus, je balade mon espoir de toujours survivre dans des bouts du monde, accompagné en cela de mon pantalon beige déchiré qui ne tue plus, du sacado d'avant la guerre qui a cessé de décimer, des superbes 'david beckham' qui ne savent même plus ne serait-ce que faire mal au pied, si encore !, mais même pas, et le reste, chapeau de mauvaise paille que franchement, nan mais franchement, ce mec, il pourrait pourtant, mais non, de mauvaise paille, le mauvais chapeau, blonde et poilue qui tue, tout qui tue, la mémoire qui tue, le souvenir de ta voix dans le terminal qui tue, douce ta voix, on pense toujours que qui tue est pointu, mais sans raison en fait, suffit de penser au rayon laser, doux et vert, qui tranche les membres des spationautes prisonniers de la première prise d'otage martienne, ou, pour prendre un exemple plus contemporain, de cette jolie boule d'acier que les hommes mettent dans un tube noir et boum !, sincèrement, plus rond, plus doux, plus lourd, ya pas.
Le miraculé donc, sur son séant posé, pense à toi. Sur son séant bientôt volera, l'agent du comptoir ayant daigné faire un petit miracle de Noël, il m'a dit d'oublier Cuzco, mec, même en rêve, et si cet aéroplane est bourré, le prochain, c'est encore pire, aun peor, mais que Arequipa, ouaich, éventuellement, et me voilà, et voilà la pensée de toi, bien décorrélée de toute notion d'avionique ou de kérosène, on dit qu'on pense et la pensée tout de suite se retourne et regarde le contexte avec circonspection genre, ah ouais, donc tu pense à moi quand tu portes ton déguisement qui tue ? Et ta veste marron du mont Fuji qu'on osait plus donner aux œuvres sociales ?
Pensée je lui dis, pensée tu es pure, tu es jolie, ta bouche est douce et le souvenir de ton contact suffirait à déchirer un peu plus quelque trouser innocent, alors réjouissons-nous déjà. Que j'aille sans barbe blanche ni cadeau, que je m'échappe de Lima, ville prégnante qui bientôt m'aurait étouffé, réjouissons-nous. De la vie réjouissons-nous. Du désir en sommeil qui continue son travail de galerie mentale, réjouissons-nous. Des idées en boucle du passé du futur, et là j'ai presque envie de pousser un alléluia !!!, mais ça craint un peu, si je me fais boucler pour folie furieuse on sera pas avancé dans l'affaire. De toute chose bien réjouis, donc, pensée jolie, je te pense sans penser intention ni moyen, pensée pure, donc. Réjouissons-nous qui tue et pensons la vie en boucle, comme un lacet de chaussure. Boucle classique, simple, je précise.
Hier pour la nativité du vieux, dans ce quartier improbable, terminus de la ligne de metropolitan, bout du monde de ce bout de monde, les gens tout bien foutus de folie, les dindes toutes bien fourrées de pisco, dansaient jusque tard dans la nuit, et à minuit oreilles et yeux évoquaient des souvenirs de fin du monde un nouvel an à Shanghai, et une pensée, tiens, la même pensée pure !, c'était une énorme explosion pyrotechnique sur ce bourg de Lima.

Oublier de rester (2/3) : jet sorcellery

Un peu plus tard nous voilà toute une troupe, bien défaits, demi-consommés par l'oubli, à s'entasser dans la carlingue. Entre pétroliers on se reconnait sans doute possible, à l'allure, au relent alcoolique, et à quelques accessoires. Un champ de casques Bose QR15 anti-bruit actif tout dernier cri dépasse au-dessus des appuis-tête. L'avion s'aligne. Alors un mec sans doute plus fou que les autres pousse la commande des réacteurs sur TOGA : Take Off / Go-Around comprend l’avion parfaitement obéissant. C’est la puissance maximale. L'avion accélère. Bientôt on dépasse V1, la vitesse limite de tergiversation, puis vient la rotation, l'avion se cabre et se détache élégamment du sol.
Cependant aucun d’entre nous ne savoure le luxe de ce transport. Même ceux qui l'ignorent, petits nouveaux, le devinent : pour s'insérer dans la non vie qui vient, il faut achever de mourir un peu. Aussi, plus tard pendant le vol, passé le douzième ou quatorzième digestif, se déroule une étrange cérémonie. Les exilés de l’or noir se démènent pour faire disparaître frénétiquement toute trace de leur passé, comme s'il s'agissait de secrets d'états ou de documents compromettants. On en voit remplir des sacs poubelles entiers de souvenirs qu'ils confient au broyeur du galley. D'autres vont discrètement s'enfermer aux toilettes et brûlent photos et lettres dans le vacarme de l'alarme incendie. A ce moment du vol les hôtesses sont à hue et à dia, courant partout avec extincteur, sacs pleins à craquer et masque à oxygène. C'est qu'il convient de bien effacer tout ça, cette énergie folle de la vacance et du soleil qui disparurent à l'horizon. Bientôt nous serons confinés mieux encore que dans cette carlingue. Promis à un espace social sans air, sans circulation.

De fait, lors de l'arrivée à bord du navire, le changement est cinglant.
Poser le pauvre bagage suffit pour prendre conscience de la nouvelle dimension à laquelle il conviendra désormais de se conformer. On est là, je suis là. La vie tient dans ce bagage. Elle se déploie dans cette chambre, dans cet espace. A pour limite cet horizon d'acier et d'eau. Etrange interface du matériau le plus dur avec l'infiniment liquide. Bienvenue dans ta prison. Nous ferons tout le nécessaire pour assurer ton confort, ta satiété. Il y a de l'eau à profusion, quatre repas, trois pauses sandwich par jour, du café en libre-service. Bienvenue ! 

Ne reste qu'à régler un réveil – 5h30 pour la majorité, 6h30 pour moi, le chanceux.
Tout est en place, vêtement dans l'armoire, stylo, cahier : alors commence le confinement. A compter de ce moment le temps est perverti. C’est là et maintenant qu’il convient de s'arranger avec la réalité et le coefficient de diffraction. Comme entre chaque chose -réunion, eau, air, rapport, sommeil, mer, corps, bateau- il y a cette petite couche lubrifiante d'ennui, et une subtile variation de vitesse : la fameuse diffraction. D'abord circonspects comme de nouveaux Newton jonglant avec des pommes, on finit par comprendre et user de cet artifice. Chacun y trouve son compte. Avec un peu d'habitude il devient possible de jongler avec les interfaces, ralentir ou accélérer les jours, les semaines. Il suffit d'alterner course et station immobile sans trop de gourer, comme le petit bonhomme de l’un de ces jeux vidéo, bien planqué entre deux obstacles tranchants jusqu'au moment opportun. Alors jours, semaines, bientôt se confondent. Ça fait combien ? Je ne sais pas. Ce n'est qu'un jeu. Aujourd'hui, lendemain d'un jeudi, est un jeu, aussi. Demain : lundi, pareil.
Le temps formel ne s'écoule pas, sur le bateau : il s'évapore. 
Ici l'unité de quotidien est le lundi, aussi appelé 'jour'. Tous les jours, le réveil. Tous les jours, lundis. Sept unités font une semaine, mais la première ne compte pas, on l'appelle : absorption. Dans tout autre cas en revanche, cinq ou six unités forment également une semaine. On dit 'petite semaine', pour ne pas confondre semaine et semaine.
Aussi, après onze jours à bord, ce qui est bientôt mon cas, j'aurai déjà une semaine plus une petite, ce qui fait : deux. Deux, c'est le petit tiers. Tout ça tient du mensonge originel, qui veut qu'on croie tous rester six semaines, quand en fait transit et fioritures inclus trois jours petits, mais entiers, se glissent dans l'équation.
Un peu là, un peu là, des fois plus, beaucoup là, encore ici, et voilà : une semaine entière, petite, mais entière!, peut surgir sans crier gare. Une semaine ? Mais ça fait sept, alors! Ainsi les unités sont tout à la fois nos atouts et faiblesses. Prises isolément, elles sont vite consommées, chaque lundi tombant comme le jour pour le lundi qui suit, dès le lendemain, et non sept jours plus tard comme le croient les terriens vivant sur terre. Prises en groupe, elles forment des semaines, des mois, qui nous écrasent et nous rendront, un peu baveux, bien sonnés, quand retentira la fin de cette réclusion.

Ainsi des lundis, encore des lundis, de tripotés de lundis qui se paraissent et semblent, du réveil, dring, au coucher, pfuuu, début fin travail travail, mais tellement piano qu'il faut soigneusement le feuilleter de paresse, lenteur ici, là arrêt dans la cabine, quelques pages de livre, quelques minutes de sieste, sinon ça ne va pas : un écran d'ordinateur aussi grand, avec un accès au réseau aussi tout petit, autant d'heures par jour ?
Pour se détendre il y a le pont, et les lignes de pêche. Pratique timide et marginale, mais excellente chair fraîche et marinade remarquable. Il y a aussi traîner, causer, prendre des café avec l'un et l'autre. Il y a manger, manger et manger encore mais décidément non. Mieux vaut la salle où se dépenser sur des machines avec odeur vilaine et musiques drôles. Ou bien les deux. Ou bien ni l’un, ni n’autre – la paresse de tout, l’état larvaire.
Cependant le vélo de salle n'emmène pas loin, les livres ont tous une fin, le réveil sonne à 6h30, la fatigue frappe vers 22h ou minuit, et les hommes, encore les hommes, que les hommes. Voilà une vie pas sacrée. Voilà des semaines d'une vie qu'on distillerait et qui donnerait quoi ? Une barre d'acier ou un cristal pur, inodore incolore mais pur, je m'imagine, en fermant des pages de l’explorateur internet dédiées à la distillation maison. Ah, la distillation… Mais il n’y a ici que des mots, que des mots et des jours. Voilà pour nous, notre sort : le bord, les gens et la mer tout autour.

Petites nuances de bleu. Jours qui passent. Que pourraient-ils faire d'autre ?
Parfois je me lave un peu les cheveux. Me coupe un ongle. Deux. J'ignore si ce sont là résidus de vie ou preuves que le toquant opère encore, quelques battements par ci, par là.
S'agit-il d'une tension infiniment contenue ou d'une détente bien au-delà, détente consommée d'après la détente, comme l'athlète retombe après le passage de la barre.
Ce jour-là, il établit son record absolu. La chute qu'il initia alors comme toutes les suivantes, contrairement à son ascension, ne cessa plus jamais. Il tomba jusqu'à finir au sol, sec et bien achevé.
Comme dans cette chute, ongles et mots semblent m'échapper, comme par résignation. Sautent d'un claquement puis tombent sans fin, perdus pour perdus. Entre l'oreille et le sol il y a bien ce dernier rebond de l'un, de l'autre, qui est comme la lune, beau et apaisant. Puis plus rien...

Je suis en mer, cependant, c'est bien.
Je suis en mer, et les jours passent.
Le jour passe et les suivants, en tout semblables, que ma fatigue indiffère.
Combien ? Pas beaucoup ? Combien ? Pas encore assez. Combien !?! Ne compte pas !
Ils sont tous le même, sans plus ni moins, presque rien de travail, diablement monotones, foutrement bien payés.
Se peut-il ? Il semble.
Des regrets ? Comment ? Pourquoi !
Rien de tout ça. Juste la mer. Et les jours.

Des collègues. La routine. Et l'ennui.