- aux frontières du Sabbat

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Oublier de rester (1/3) : l'idée

Qu'ils se dénoncent ! Qu'ils avancent d'un pas dans la lumière et avouent leur forfait ! Même alors je ne sais pas si je leur pardonnerai. Sans doute que non, jamais.
Ces hommes, ces femmes, qui nous instruirent. Eux et les autres, tous coupables ! Ils nous ont formés avec complaisance, formatés au sujet verbe complément, élevés dans les contes, loin de tout sens réel.
Ça n'a pas été sans dommages. Aujourd'hui encore je croise des victimes grandes comme ça qui toujours pensent qu'un prince charmant se cache au fond des puits. Les voir embrasser tous les crapauds sans distinction m'embarrasse, sentiment confus mêlé de honte et jalousie. D'autres, restés cantonnés au confort binaire, appliquent religieusement les conjugaisons comme on récite des tables de multiplication. Mais deux et deux ne plus font rien, mon bon ! Plus plus rien !

Moi-même je fouille parfois mes tripes, extirpant presque quotidiennement des idées qui n'ont rien à y faire. L'autre jour, grand départ, j’allais courant partout, voilà qu'une douleur foudroyante me saisit au côté gauche.
Encore deux pas, puis je m'étale de tout mon long, ce qui fait bien moins de deux mètres, même avec des talonnettes. Les tomates cristaux tableaux tartes à la crème et autres objets insensés que j'avais empilé sur mes bras continuent alors en vol plané et bientôt atterrissent, fort heureusement à leur endroit, dans l'ordre qu'il faut. Chapeau, je me dis, tout en pensant, ouille!, rapport à la douleur. Tout près du cœur, ça craint. Fouillant mes poches à la recherche d'un vaccin, extracteur, speculum ou tout autre outil d'apparence médicale, un peu pour me rassurer, surtout pour guérir, en fait, je tombe sur un économe avec un manche en bois vert. Non mais, vert ? Vert ? Qu'est-ce que cet économe fout là ?
Qu'importe, me le plantant ici, vers les côtes K1 et K2, au droit du cœur, je fouille et tourne. Ca fait des gargouillis pas possible, incroyable tout ce sang, il y a même de petits poissons pales qui jaillissent, vestiges d'une récente baignade ? La douleur est démente, alors je hurle un peu. Ça ne soulage pas vraiment, mais j'ai vu faire pareil dans un film. Coup de bol, voilà que ressors le bazar et cette fichue idée est plantée au bout. Merde, décidément, non : je ne leur pardonnerai jamais...  

Cette idée plantée là, sans surprise pour un jour de grand départ, a trait au voyage. Culottée, la perverse énonce que pour partir il faut faire une valise, et ne rien oublier. Mais d'où diable peut provenir un truc pareil ? Comment peut-on ainsi s'ingénier à avancer pareille billevesée ?
Il devait penser à autre chose, le mec qui eut le culot d'énoncer ça un jour. Ou peut-être étaient-ils nombreux, tous ivres, ce soir-là. J'imagine une nuit de célébration, cette grande bande d'académiciens en goguette pour la sortie d'une nième édition. Comme il se fait tard le patron du restaurant file entre les tables, accablé. A une heure pareille, des hommes si respectables, dans un tel état !?
C’était une auberge folle, au fond du Luxembourg. L’un avait finalement sorti son épée et la faisait siffler, essayant de tracer des Z maladroits dans les airs. Il manquait un morceau de doigt, de nez ou d'oreille à tous ses voisins de table. Un autre avait un hérisson et tâchait de lui apprendre le participe passé. Tous dépenaillés, cols ouverts, manches retroussées, avaient mangé à belles dents. C'est alors que dans un ultime cri roque le chef de séance a beuglé "l'ooooooorde du jour", avant de s'effondrer dans la mare de vin répandue à ses pieds. Et qui va nettoyer tout ça ?
Aucun doute, c'est un soir comme celui-là qu'ils auront convenu de cette idée et l'auront implanté dans le système commun. La voilà qui vibre encore un peu au bout du manche vert, déjà sa couleur pâlit. Elle disparaîtra bientôt...

Car je sais, car j'ai lu dans l'horoscope, car on m'a dit, car ce jour singulier, pour le mode de voyage qui m'accable, tenant plus du changement d'état que d'un modus ou d'un viaticum, les actions se doivent opposées au sens commune. Tout le moins : inversées.
Aussi pour parvenir à franchir la porte, fermer la parenthèse et filer sereinement, faire ses bagages et ne rien oublier seraient les dernières idioties à envisager. Il n'est pour moi question ni de faire, ni de se souvenir. Bien au contraire : défaire, et oublier. Défaire l'écheveau des vécus, effacer toute trace de vie aux Sabines, ranger comme on déménage, entasser tout dans des cartons, disparaître. Puis seulement alors, oublier. Oublier d'avoir été, content, comblé, épanoui. Tout bien oublier et se concentrer dans les gestes, les papiers, faire corps avec les quelques documents qui définissent la migration à venir.
Ce mode de voyage s'apparenterait presque à la téléportation. Avant d'envoyer cette mouche à l'autre bout de la pièce, dira le Seth de Cronenberg d’une voix un peu bourdonnante, je dois décoder toute l'information sur la structure qui la compose. La décomposer formellement pour n'en transmettre que l'essence – l'information. Traduire la poésie du steak qui nous compose, toi : mouche, toi : narrateur, steaks poétiques ! Tâchons de ne pas penser à la fin malheureuse qui nous est promise. Cœur vaillant, cœur léger, en route. 

J'entrerai bientôt dans le pod transmetteur. Suivrai la voie opposée à celle des misérables exilés qui s'échouent en Europe. Eux fuient la misère à la nage. J'y retourne exploiter les ressources du continent dans un confortable aéronef.

Tourisme anthropologique à Aspindza, et une chose importante

J'aimerais te parler d'un truc. Quelque chose que peut-être tu ignores.
J'y ai pensé toute la journée. Là, d'ailleurs, j'y pense encore. Entre deux autres choses. En fait il est toujours bon d'avoir deux autres choses, ça fait un devant et un derrière, un entourage, un peu comme un matelas et un édredon, tu vois : la sécurité du sommeil, les songes, droit vers le ciel, bref. Cependant j'aimerais te parler de cette chose importante
que sans doute tu ignores
parce que peut-être elle t'est invisible...

Un mot du contexte, d'abord - paumé bien paumé, n'ayant plus ni sous vaillant, dans cet endroit où la carte bancaire permet tout juste de se gratter les orteils, je me suis résolu à l'auto-stop en géorgien. Ça vaut ce que ça vaut et j'ai fini mieux paumé encore, et pas vraiment plus riche. Aussi ce soir je dors et dîne chez des particuliers dans le village d'Aspindza. On a convenu d'un arrangement, somme modique, accueil royal - j'y gagne.
Alors que la nuit approche réapparaît pour la troisième fois un vieil homme : le grand-père. Ce soir à notre table il commence à me causer en langue fort étrangère mais pas moins explicite de ce qui lui tient le plus à cœur.
Signifiant de ses deux mains à moitié fermées qu'il saisit deux cuisses, accompagnant de grognements ses mouvements compulsifs du bassin, Nodar, 65 ans aux fraises, me demande en clair si j'ai bien baisé, beaucoup, assez, encore, ici, là, comme-ci, comme-ça. Tout ça, moi, en général, je m'en amuse. Cependant à force de rencontrer de vieux libidineux, je me dis : zut, mais ça fait bien le dixième, le centième, le millième que je vois ! Et ces gars, où sont-ils ? Dans aucun film ! Aucun livre ! Aucun rien !

Ils semblent n'exister que dans la réalité. Je prends conscience soudain que se tient là un personnage, au sens grand 'P', jamais incarné dignement dans l'imaginaire collectif. Nodar, après son mime, m'explique en russe approximatif qu'il ne s'est rien mis sous la dent depuis le siècle dernier. Que ça chauffe sévère, là, entre ses cuisses. Qu'une chèvre ou un chien, il ferait plus la différence !
Ce mec est raffolant. J'en tombe dingue. Et puis, rencontrer le même, partout! A Tbilissi, en Arménie, dans les villages, dans les villes, dans le train de nuit qui m'a fait passer la frontière... Là, peut-être émoustillé par la trépidation des essieux et le vacarme des roues, mon adorable voisin jetait des regards diagonaux vers le *très* mauvais film sur mon écran. Puis à sa fin, sans attendre de suite, ni bon mot, ni communion phatique, il m'a fait banco : porno, boumboum ?!
Ces hommes... !
Hommes accomplis, vieux, frustrés, obsédés, libidineux... Hommes tristement réels, ils composent une belle moitié du peuple humain sur cette planète.

Dis-moi, toi, dis-moi comment tu pourrais m'en vouloir, si ce même Nadar, pareil au gars du train, insistant, traînant ses doigts sur l'écran que j'avais déballé afin de sauver un récit laborieux, a fini par voir, par saisir de ses yeux fous, par habiter de son âme ton cul tendu devant un miroir ?
Après quelques centaines de photos -dont l'une de mon propre postérieur- il a enfin paru satisfrustré à souhait, accompli dans sa recherche, désespéré pour la bonne cause. Il m'a alors redemandé (c'est toujours la même novlangue), toi, niquenique, bienbeaucoup ? Craignant de le décevoir je n'ai pas osé évoquer deux semaines d'abstinence. Développer l'impossible fantasme du retour. Lui parler de smileys. De carrière. De la frustration qui comme tout homme me structure. 
A ce moment les contenus de nos cerveaux syntonisaient à bloc. Harmonie virile. Alors même une langue n'aurait été qu'approximative, sauf si saisissant un corps ou l'autre elle avait été fouiller, caressante, au plus intime. J'ai gardé le silence. Du tourisme anthropologique, te dis-je.

Ce personnage de l'homme vieux, gonflé à bloc au-delà de toute limite, se livrant au lieu de se délivrer, ce vieux qu'on croise avec un léger dégoût dans le métro : fait écho. C'est lui, l'homme ultime, accompli dans son échec et sa frustration. L'achèvement d'une moitié de l'humanité. 
Peut-être faudrait-il le faire vivre. Lui donner un premier rôle. Le branler d'imaginaire, l'intégrer dans nos développement scénaristique, le lier à nos conversations de ville, …tout ! Lui, c'est nous tous. Cette part la plus sombre de la masculinité qui m'échoie, que tu subis. 

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J'avais probablement accordé trop d'importance à la sexualité, c’était indiscutable ; mais le seul endroit au monde ou je m’étais senti bien c'était blotti dans les bras d'une femme, blotti au fond de son vagin ; et, à mon âge, je ne voyais aucune raison que ça change. L'existence de la chatte était déjà en soit une bénédiction, me disais-je, le simple fait que je puisse y être, et m'y sentir bien, constituait déjà une raison suffisante pour prolonger ce pénible périple.